Kessel

cailloux n°94

fiat lux

cailloux*
3 min ⋅ 26/12/2021

C’est peut-être un peu tard pour en faire la promotion, mais jusqu’au 2 janvier 2022 on peut voir les court-métrages d’animation de Christine Rebet, au MAC Lyon. J’ai particulièrement aimé Otolithe, qui représente la pêche de la perle par des esclaves d’Afrique de l’Ouest dans le golfe persique et Thunderbird, qui raconte l’édification d’une cité sumérienne, une brique après l’autre, suite au rêve d’un prince.

Christine Rebet, image du film d’animation Thunderbird, 2018.Christine Rebet, image du film d’animation Thunderbird, 2018.

*

Dans une interview avec la directrice de l’IAC, Nathalie Ergino, clôturant l’exposition Periphery of the Night, Apichatpong Weerasethakul dit que ce qui fait le lien entre le cinéma et les rêves c'est la lumière : des images qui apparaissent dans l'obscurité. C’est beau, non ?

*

J’ai découvert (grâce à la newsletter de Martin, Absolument tout) l’existence de la maison White U, créée par l’architecte japonais Toyo Ito. Il s’agit d’une maison aveugle, construite en 1976 pour sa sœur aînée dont le mari venait de mourir d’un cancer, et leurs deux filles. La maison est repliée sur elle-même, abritant une cour intérieure en forme de U et les seules sources de lumière naturelle proviennent d’une baie vitrée donnant sur la cour et de quelques vasistas situés aux extrémités de la maison.

As told by Toyo Ito, the story reaches its conclusion twenty-one years after the completion of the house, when the family was ready to re-establish its links with the outside world. The older daughter who moved out first later claimed she had never thought of whether or not it was comfortable to live in the house, although she refers to the house as a coffin. The mother also moved out, but being a musicologist, she had enjoyed the music echoing on the bare walls in the old house. The youngest daughter was the last one to move out. She felt she had developed a particular sensitivity for aesthetics in this house, and later she became a museum director. The house was demolished in 1997.

Je trouve poignant que le processus de deuil puisse prendre forme dans un espace donné, un lieu – c’est toujours le cas, mais dans cette situation c’est l’intentionnalité du geste qui me bouleverse.

*

Et puis, cette newsletter m’a fait me souvenir de l’architecture des ksour de Figuig, une oasis à l’est du Maroc, encerclée par la frontière avec l’Algérie, où j’ai séjourné il y a 7 ans. Les ruelles étroites desservant les habitations sont couvertes, la lumière entrant de loin en loin par des ouvertures, dans une alternance de pénombre et de lumière aveuglante quand le soleil est haut. De la même façon, les habitations sont organisées autour d’un puits de lumière éclairant une cour intérieure qui dessert de petites pièces aveugles tout autour. Cet article de Mustapha Ameur Djeradi sur l’architecture ksourienne en Algérie dit que cette ouverture dans le toit s’appelle ‘ayn ad-dār, soit “l’œil de la maison”.

Cette ouverture aménagée au plafond des patios est, en effet, un “œil de la maison” qui regarde le ciel, symbole de la grâce et de la protection. Elle permet l’infiltration de la lumière, qui est la métaphore la plus fondamentale du Coran, lequel dit : “Dieu est la lumière du ciel et de la terre”. Codés dans les dessins abstraits de l'architecture musulmane, des motifs représentent des sources de lumière spirituelle (étoiles, lampes, rayons), souvent entrelacés avec des versets du Coran et placés aux portes et aux fenêtres.

*
J’ai eu la chance de voir les œuvres lumineuses immersives de James Turrell lors de l’exposition It becomes your experience, au Musée d’Art de Nantes, il y a quelques années. C’est évidemment une expérience sensorielle très intense mais j’ai surtout été touchée par les gravures des séries First Light et Still Light.

Celle-ci, intitulée Meetings, m’a immédiatement évoqué ces vers de 4.48 Psychose de Sarah Kane (traduite ici par Evelyne Pieiller) :

Ouverture de la trappe
Lumière crue

La lumière tient une une place importante dans ce texte, notamment dans les litanies de

brille scintille cingle brûle tords serre effleure cingle brille scintille cogne brûle flotte scintille effleure scintille cogne scintille brille brûle effleure serre tords serre cogne scintille flotte brûle brille scintille brûle

(ou tout autre variation autour de ce thème, ce qui rend le texte très difficile à apprendre par cœur, sachez-le) ou bien encore

Rappelle-toi la lumière et crois la lumière
Un instant de clarté avant la nuit éternelle
il ne faut pas que j’oublie

La lumière comme une clarté salvatrice qui, du même coup, renforce les ténèbres environnantes.

*

Pourtant, on peut imaginer que ce n’est pas tout à fait ce que Turrell y a mis car, (toujours grâce à la newsletter de Martin), j’ai appris que James Turrell était Quaker. Certain services religieux des Quakers, les meetings, sont appelés unprogrammed worship, waiting worship ou encore silent worship et consistent en une réunion au cours de laquelle les participant·es se rassemblent en silence. Ces rassemblements n’ont pas de programme particulier ; chacun·e peut se lever et prendre la parole, mu·e par l’esprit de Dieu.

Dans cette interview, Turrell fait le lien entre les installations in situ de la série Skyspaces, qui consistent en une pièce dont le plafond s’ouvre sur le ciel (comme celle-ci, intitulée Meeting) et une de ses rêverie d’enfant, lors de ces services :

I sat in it, and I realized I’m making the Meeting I always wanted to see. Because when I was a kid, I used to think about this idea of a convertible. Remember the ’57 Ford, which actually retracted a metal roof back into the trunk? That’s a little bit wild for a Quaker kid sitting there in Meeting, thinking about how a roof comes off… But thoughts go everywhere when you start to meditate.

ou de la grâce divine d’une automobile décapotable.

cailloux*