Kessel

cailloux n°67

la mort se promène et les enfants jouent

cailloux*
3 min ⋅ 24/06/2020

Le patriarcat, il dit n'importe quoi !

C'est L., 4 ans et demi, qui me l'a dit, après quoi elle est partie faire de la trottinette avec son tutu autour de la taille. Je ne crois pas qu'à 4 ans je savais ce qu'est le patriarcat, mais je savais dire “acide désoxyribonucléique” et “la chaleur dilate les corps, à quelques exceptions près” comme mon grand-père me l'avait appris.

Quand L. a déclaré ça à table, profitant d'un silence dans la conversation, j'ai été sciée. Admirative et inquiète à la fois. J'ai pensé au jeune garçon qui, l'été dernier, m'a expliqué doctement pourquoi il ne faut pas tuer les abeilles, que c'est grâce à elles que nous mangeons, qu'elles sont en danger à cause des pesticides et que leur extinction pourrait provoquer des famines.

Je me suis inquiétée pour ces enfants au discours si peu insouciant, environnés d'adultes qui parlent de crises – et qui les vivent – à longueur de temps. Et puis je me suis rappelé mon angoisse à l’époque pour le trou de la couche d'ozone, les armes nucléaires et les attentats dans le RER.

*

Marc Jahjah a commencé il y a quelques semaines une série de podcasts sur youtube intitulée Conversation avec un article. Il y présente un article récent en sciences sociales, sur des sujets très variés. C'est court, spontané et toujours passionnant. Le choix des thèmes est tout à fait subjectif, ce sont des articles qui l’ont “accroché” et son enthousiasme est communicatif.

Sans surprise, j’ai particulièrement été intéressée par ceux dont l’objet est lié, de près ou de loin, à l’enfance.

L'épisode 4 traite de la Barbie connectée qui parle aux enfants en Amérique du Nord (Steeves, 2020).
L'épisode 7 explore la mémoire de l'apartheid pour les enfants d'Afrique du Sud (Reed, 2019).
L'épisode 9 est une approche anthropologique de l'usage qu'ont les enfants du dessin quand un de leur parent est malade, en Zambie. (Hunleth, 2019).

*

En farfouillant sur internet, je suis tombée sur la thèse en sociologie d'Ariane Benoît, Transmission du savoir-être au jeune enfant inuit, parole et silence en milieux institutionnels, Nunavik, Arctique québécois, soutenue en 2017. J'ai commencé à lire le PDF et les questions soulevées d'un point de vue ethnologique et ethnolinguistique résonnent avec beaucoup de mes propres questionnements – du côté de la psychologie clinique pour ma part : la communication entre l'enfant et son entourage, verbale et non-verbale. Dans un article dont la matière se retrouve dans la thèse, elle aborde les usages du silence comme langage.

En milieu éducatif inuit, la retenue verbale et le silence traduisent le souci de respecter le développement de l’enfant. Sous la bienveillance des adultes, le jeune enfant est incité à se fier à ses propres capacités ainsi qu’à accomplir des actes bienveillants. Les enfants inuit apprennent à « être séparés-mais-ensemble » avec leurs parents (B. Annahatak, 2014 :26), ce qui laisse entrevoir l’avantage d’un certain détachement au profit d’un développement autonome. Cette conception de l’éducation traduit le respect, la considération et la confiance que les adultes éprouvent à l’égard de leurs enfants. Myna Kasudluak évoque très bien cette idée lorsqu’elle indique vouloir laisser ses enfants acquérir par eux-mêmes une certaine sagesse (entretien, avril 2015). Sous cet angle, il apparaît que le canal non verbal peut agir en soulignant la valeur d’un savoir dont on accouche.

Benoît A., 2015. Usages et effets de la parole et du silence sur le développement du jeune enfant inuit du Nunavik, Arctique québécois

*

J'ai commencé à lire Le Psychodrame analytique chez l'enfant et l'adolescent d'Anzieu. Une citation attire mon attention :

Winnicott aimait à citer ce vers de Rabindranah Tagore : 'Sur toutes les plages du monde, sans fin les enfants jouent.'

Je suis intriguée par ce “sans fin”. Je me suis demandée à quelle occasion Winnicott avait pu citer ce vers. Après une recherche rapide, je découvre que Winnicott utilise comme épigraphe

On the seashore of endless worlds, children play.

pour son essai The Location of Cultural Experience. On voit ici que ce sont les mondes qui sont sans fin et pas les jeux. Je décide de me mettre à la recherche du poème original pour en avoir le cœur net. Je le trouve en anglais, traduit du bengali par l'auteur, et en français, traduit par Henriette Mirabaud-Thomas. On n'y trouve pas la citation en question, qui semble être un mélange de plusieurs vers mais je ne regrette pas la quête, car le poème valait le détour. Vous pouvez lire les deux versions ci-dessous, en anglais :

On the seashore

On the seashore of endless worlds children meet.
The infinite sky is motionless overhead and the restless water is boisterous. On the seashore of endless worlds the children meet with shouts and dances.
They build their houses with sand, and they play with empty shells. With withered leaves they weave their boats and smilingly float them on the vast deep. Children have their play on the seashore of worlds.
They know not how to swim, they know not how to cast nets. Pearl-fishers dive for pearls, merchants sail in their ships, while children gather pebbles and scatter them again. They seek not for hidden treasures, they know not how to cast nets.
The sea surges up with laughter, and pale gleams the smile of the sea-beach. Death-dealing waves sing meaningless ballads to the children, even like a mother while rocking her baby's cradle. The sea plays with children, and pale gleams the smile of the sea-beach.
On the seashore of endless worlds children meet. Tempest roams in the pathless sky, ships are wrecked in the trackless water, death is abroad and children play. On the seashore of endless worlds is the great meeting of children.

Rabindranath Tagore, The Crescent Moon. Translated from the original Bengali by the author. Macmillan and Company, 1913

et en français :

Sur le rivage

Sur les rivages de mondes sans fin des enfants s’assemblent. Le ciel infini s’étend immobile sur leur tête, mais les flots toujours mouvants sont houleux. Les enfants s’assemblent sur les rivages de mondes sans fin, avec des cris, avec des danses.
Ils se construisent des maisons de sable, ils jouent avec des coquillages vides. Quelques feuilles flétries sont pour eux des bateaux, qu’avec un sourire ils regardent flotter sur l’immensité profonde. Des enfants s’ébattent sur les rivages de mondes sans fin.
Ils ne savent pas nager, ils ne savent pas jeter des filets. Pour les perles plongent les pêcheurs de nacre, sur leurs vaisseaux naviguent les marchands, tandis que les enfants ramassent des galets et les jettent aussitôt. Ils ne recherchent pas des trésors cachés, ils ne savent pas jeter des filets.
La mer monte avec des éclats de rire et, pâle, chatoie le sourire de la plage. Des vagues meurtrières chantent aux enfants des ballades vides de sens, comme celles qu’une mère chante en berçant son bébé. La mer joue avec les enfants et, pâle, chatoie le sourire de la plage.
Sur les rivages de mondes sans fin des enfants s’assemblent. La tempête rôde dans le ciel sans route, des vaisseaux sombrent dans les eaux sans trace, la mort se promène et les enfants jouent. Sur les rivages de mondes sans fin est le grand rendez-vous de l’enfance.

Rabîndranâth Tagore, La Jeune Lune. Traduction par Henriette Mirabaud-Thorens. NRF, 1923

*

La prochaine fois, on parlera du futur, ou plutôt du présent.

cailloux*