Kessel

cailloux n°99

to live and to be lived

cailloux*
3 min ⋅ 15/05/2022

Depuis le 3 mai, je lis le roman de Bram Stoker, Dracula, par petits bouts et en anglais, dans ma boîte mail, grâce à Dracula Daily. Dracula étant un roman épistolaire, cette newsletter envoie les lettres écrites par les divers protagonistes à la date correspondante. Si vous voulez attraper le train en route, il n’y a que neuf lettres à lire avant de recevoir la prochaine, et cela se terminera le 10 novembre. Je me réjouis de passer deux saisons en compagnie de ce roman.

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J’ai lu en diagonale La fragilité du souci des autres d’Estelle Ferrarese, et j’en ai conservé deux citations qui me semblent d’actualité :

La froideur bourgeoise se traduit par une indifférence vis-à-vis des autres inhérente à la poursuite de ses intérêts, une incapacité de s'identifier à autrui, une souscription empressée à l'inévitable, un resserrement soigneusement entretenu de l'existence sur le privé […] Elle n'est pas que passivité devant la souffrance ou les attentes d'autrui ; elle se conjugue à une “disposition à marcher du même pas que le pouvoir” et à s'incliner devant la force comme devant une norme.

et puis

La reconstruction de l'événement comme information par les médias met à la disposition de tout un chacun un contenu sur un mode instrumental. L'événement est rigoureusement fixé et stérilisé, il n'a pas d'autre consistance que celle du présent et ne laisse pas d'empreintes. Il n'a pour effet qu'un bref état de choc ; l'information ne fait que bousculer la conscience. N'étant lourd d'aucune signification, l'événement ne peut se sédimenter en expérience.

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Ma nouvelle newsletter préférée est Sluggish, écrite par Jessie Meadows, qui propose un point de vue nuancé et politique sur des questions de santé mentale, sans référentiel psychanalytique, contrairement à mes lectures habituelles, mais je trouve que ce qui est proposé résonne avec une théorie et pratique psychanalytique émancipatrice, révolutionnaire – d’ailleurs il faudrait que je lise Histoire populaire de la psychanalyse de Florent Gabarron-Garcia. Toutes valent le coup d’être lues, mais j’ai extrait quelques lignes qui me semblent vraiment intéressantes, à propos de la “co-dépendance” :

How did independence become the mark of a “healthy” human, when our species literally only got this far through social cooperation?
[…]
All capitalism offers us here is self-care, something many of us find impossible. Often I care for myself through caring for my partner — when they’re not here, I stop cooking meals, I let the dishes pile up, I ignore the trash. It just seems kind of pointless when I don’t have anyone to do it for but myself.
The fact that it’s easier to do tasks for others than it is for ourselves is a very common refrain in neurodivergent spaces, and I wonder if, rather than being some odd truth of neurodivergence, it is instead an expression of how odd the capitalist notion of self-care really is.
[…]
Maybe it’s not weird at all that we care for ourselves through caring for each other, maybe it’s just human. We are needy, we are vulnerable, we are interdependent. Without care, we wither.

Je conseille également la lecture de cette lettre sur la neurodiversité et celle-ci sur certains “influenceurs TDAH” et leur discours réducteurs à propos des neurotransmetteurs.

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Un autre article qui tranche avec le discours majoritaire venant des USA concernant la santé psychique, par P.E. Moskowitz :

My depression, I realized after months and months in therapy, was not simply a chemical imbalance, but something I was using to help protect me; if I was sad, I was safe. If I was dissociated, I could not be harmed, because I was not real.

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Et puis une vision de la psychanalyse au Japon à partir du récit de Jakucho Setochi, une nonne bouddhiste et autrice à la vie incroyable, qui a été en analyse avec Heisaku Kosawa, le premier psychanalyste japonais.

“I’d always thought that it was me making my way in this world,” she tells me, “until I went to Kosawa’s house. I’d become a novelist because I had talent; my books sold because I had talent — plus a bit of luck. That’s not how I see it any more. There’s no one born into this world because they decided they would be. You’re not born, you’re born.”
This is where Japanese has the edge over English. You can say ‘to be born’ using at least two different forms of the same verb, with radically divergent meanings. Umareru is the commonly used form, creating the sense of ‘to be born’ that we’re all familiar with. Umaresaserareru, on the other hand, is the causative passive: it has the sense of ‘being made to be born by something’, ‘being caused to be born’. […] And that’s how Setouchi uses the word: ‘umaresaserarerunanika ni’ — ‘you are born… by something’.
[…]
And if you’ll bear with me for one more bit of vocab, both Setouchi and another former client of Kosawa have emphasised ikiru vs ikasareru. Ikiru means ‘to live’; ikasareru means something like ‘to be lived’, ‘to be allowed to live’, even ‘to be maintained in existence’ — you are being lived from the outside.

En fait, je crois que les deux cohabitent – to be lived et to live – et que toute la complexité réside dans l’écart entre ces deux propositions : vivre avec ce qui nous a été donné, malgré ce que l’on ne choisit pas, être responsable de sa vie même si l’on n’est pas responsable de ce que l’on subit.

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Tout ceci me rappelle le livre d’Eve Kosofsky-Sedgwick, A Dialogue on Love, une des lectures les plus importantes de ces dernières années pour moi ; le récit de sa psychothérapie, qui inclut les notes de Shannon, son thérapeute.

Shannon asks me if there's anything I'd like him to do.
“Could you please make things stop happening,” I suggest wanly – he doesn't volunteer to do so — “and if you could sort of glue me to the ground so I don't just get buffeted away?”
“That would be the worst thing I could do,” he says. “With these waves coming at you, you need

to be able to
keep bobbing around on the
surface like a cork.

If I glue you to the ground, you'll drown in a minute.”

cailloux*