Kessel

cailloux n°105

le goût du lichen

cailloux*
2 min ⋅ 30/10/2022

Il y a quelques semaines, Quentin m’a fait découvrir de petits jeux-haikus créés lors d’une game jam Bitsy. Bitsy est un outil web de création de jeux vidéos, conçu par Adam Le Doux. C’est si facile à utiliser que j’ai créé un tout petit jeu-poème, en l’espace de deux jours et une nuit.

17.07.2022 est une adaptation d’un de mes poèmes d’insomnies et vous pouvez y jouer en moins de 5 minutes depuis votre ordinateur (ça ne fonctionne pas bien sur mobile) en vous déplaçant à l’aide des flèches de votre clavier.

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Sur Twitter, l’autrice Leslie Jamison a partagé la description de son cours à l’université, portant sur la non-fiction et spécifiquement l’autobiographie, et j’aime tout ce qu’elle y écrit.

We’ll talk about the shame that can attach to writing from personal experience or gets projected onto this task-and the rigorous work of turning this personal experience into art.
[…]
I feel the shame of self-interest. But the fact remains – many of my favorite books were written by people who were interested in themselves, too. I'm interested in the idea that being interested in yourself deepens your capacity to be interested in the lives of others.

Et ce tweet m’a fait pouffer, je l’avoue (Annie Ernaux a reçu le prix Nobel de Littérature au début du mois) :


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Je parle souvent ici de la façon dont on parle de soi au travers des mots des autres et on voit l’envers de cette pratique ici, dans les mots de Pauline Lewis, qui résonnent avec mes préoccupations du moment :

J’étais complètement bloquée sur cette idée de texte sur laquelle je travaille depuis plusieurs mois sans réussir à vraiment m’en dépatouiller. Ma sœur, qui est toujours de bon conseil, m’a suggéré d’arrêter de citer sans cesse.
Je ne sais pas si j’ai hérité cette manie de la citation de mes années d’université ou d’un manque en confiance en moi maladif (ou même de mes années à travailler à Evene ?), mais il est vrai que je m’accroche tout le temps aux mots des autres. Elle m’a conseillé de réécrire mon texte sans ouvrir et fermer autant de guillemets et sans utiliser autant de noms propres. De garder dans mon esprit les personnes dont les écrits m’importaient (ici Annie Ernaux, Françoise Lhéritier et d’autres) sans les name dropper. Dans un premier temps, je me suis retrouvée face à ma page, comme volée de mes habitudes. Toute nue sans ma flamboyante robe de références. Piocher dans la bibliothèque mentale, faire allusion à un film, raconter une scène de série est devenu tellement habituel que je crois que si on me coupait en deux, on ne trouverait rien d’autres que les fictions des autres.

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Chaque tentative d’écriture, qu’il s’agisse d’un article analytique, d’un chapitre de roman ou d’un poème, est une expérience de travail sur la tâche impossible de donner une forme écrite à la vie vécue. La vie vécue ne peut être couchée sur le papier. Elle ne se présente pas sous la forme de mots et est impossible à traduire en mots. L’expérience de penser une pensée n’est pas la pensée qu’on inscrit sur la page. Et pourtant, nous essayons d’inventer des formes de faire cette traduction impossible, qu’il s’agisse du travail analytique avec les patients, de l’invention d’un monde dans l’écriture d’un roman ou de l’expression d’un sentiment dans un poème. George Eliot l’a bien exprimé en disant que l’écriture est « la chose la plus près de la vie ». C’est à cela que travaille un écrivain, à écrire au plus près de la vie.

Une autre façon de dire ce qu’exprime mon meme préféré, dans cette interview du psychanalyste Thomas H. Ogden (dont j’aime souvent les écrits) par Nicolas Gougoulis et Katryn Driffield, traduits ici par Jean-Baptiste Desveaux.

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Pour finir, un petit extrait de Des échos dans la zone, un article de girl moss pour le premier numéro de la revue Outsider.

« nul n’est savant devant l’invisible » répète ce jeune homme, rencontré au
hasard d'un détour de rue. nul n'est savant de l'invisible – comme captif de
la sonorité hors sens des mots.
on lui a servi un café
il y a ce temps de silence doux, où je dépose le sac à dos par terre et où je
sors un gobelet, je mets une dosette de café, deux dosettes de sucres, une
touillette, de l'eau chaude (mais pas bouillante)
et je tends le café à la personne.
ce soir-là, nous n’avions plus de touillette. pour remplacer la cuillère absente, le jeune homme
« nul n’est savant de l’invisible »
a sorti de sa poche un vieux bout de bois pour touiller sa boisson chaude.
puis, il a léché le bout de bois et l'a replacé délicatement dans sa poche et je me suis demandé quel goût le lichen apporte au café.

cailloux*