Kessel

cailloux n°66

les forces de l'ordre

cailloux*
4 min ⋅ 16/06/2020

Aujourd'hui, c'est une lettre un peu différente que je vous écris.

Vous êtes 122 personnes à me lire (enfin, selon les statistiques qui s'affichent sur la page d'accueil de substack, plutôt entre 58 et 68% de 122 destinataires, suivant les envois) c'est bien peu en terme de clout mais beaucoup selon moi.

Je me demande qui vous êtes, ce que vous pensez, ressentez. Je suppose que nous partageons certaines sensibilités, sans quoi vous vous seriez déjà désabonné·e·s. Je soupçonne que tout le monde ne partage pas ma passion des arthropodes mais que vous êtes trop poli·e·s pour me le dire… Il est parfois difficile d'écrire en s'adressant à 122 personnes en même temps, mais je vais essayer.

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Avant toute chose, je vous conseille l'écoute de la philosophe Nadia Yala Kisukidi, qui répond avec limpidité aux questions – qui trahissent les préconçus de la journaliste – sur la mobilisation antiraciste qui se produit actuellement.

“Y a-t-il eu un seul projet cosmopolitique né des ruines de la colonisation ? La France a-t-elle pu construire un rêve politique à partir de cette histoire ? Pas du tout. C'est ce dont témoigne l'ensemble de ce mouvement qui s'empare des questions coloniales : aucun discours politique et social digne de ce nom n'a été capable de prendre en charge les questions posées par l'héritage de la colonisation. Et les mots d'égalité ou de métissage sont retombés comme des poids morts, vidés de leur sens, comme s'ils ne pouvaient plus porter un discours commun et rassembler.”

Je l'avais déjà citée, en novembre 2018, à partir d'un article sur Assa Traoré, dont je vous conseille la lecture encore aujourd'hui – surtout aujourd'hui.

“Il devient alors difficile, dans un pays qui s’est construit sur l’idée juridique d’une République qui protège, d’admettre l’existence d’un racisme systémique. C’est-à-dire l’idée que des groupes sociaux soient traités de manière inégalitaire par les institutions et le monde social en raison de processus qui les racialisent, comme l’explique notamment le philosophe Pierre Tévanian dans son essai La mécanique raciste. Difficile d’admettre la contradiction du droit avec les faits. Difficile d’admettre non pas que des individus sont victimes de racisme, mais que le racisme est systémique en France. Dire qu’un inconscient racial structure encore la vie politique et sociale en République est perçu comme un mensonge et vécu comme une véritable blessure narcissique.”

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Et puis, je voulais vous raconter quelque chose de plus personnel. Il y a 10 jours, ma mère a écrit un long texte, à destination de ses contacts facebook. Je lui ai demandé si je pouvais le reproduire ici.

J'ai eu envie de le partager car, vous le savez peut-être, Maurice Rajsfus est mort le 13 juin. À 14 ans, il a été pris avec sa famille par la police française lors de la rafle du Vel' d'Hiv, parce que juifs (j'ai lu quelques circonvolutions autour du mot ici et là, mais juif n'est pas une insulte, sauf pour les racistes, évidemment). Lui et sa sœur aînée, Jenny Plocki, sont relâchés. Leurs parents ne reviendront pas.

Durant des décennies il a effectué un travail d'historien de la répression, des violences racistes de la police, qui s'inscrivent dans l'histoire colonisatrice de la France. Évidemment, depuis quelques années, le traitement habituellement réservé aux personnes racisées s'est généralisé à la population française dans son ensemble, même blanche, même de classe moyenne ou aisée, même celle qui pensait que la police était là pour la protéger. Mais c'est une vieille histoire, dont on a tout fait pour faire oublier les victimes. Avec les milliers de fiches de Maurice Rajsfus, les histoires individuelles s'additionnent pour montrer l'aspect systémique, non aléatoire, de la violence d'état – dont les violences policières ne sont qu'une partie.

Alors, depuis que les hommages ont commencé à apparaître, je pense de nouveau à l'histoire, individuelle, que ma mère a écrite. C'est aussi une histoire collective.

“Hier, Grande rue de la Guillotière peu après avoir traversé l’avenue Garibaldi en allant vers le centre ville, j’ai vu sur un mur, collées les unes à côté des autres, plusieurs feuilles blanches format A4 , sur lesquelles était écrit en lettres capitales très régulières : « MOI AUSI, J’AI PEUR DE LA POLICE ». Ces quelques mots, sagement alignés les uns à côté des autres, tracés avec beaucoup de maîtrise ont eu un tel effet sur moi que j’en ai oublié de les photographier.

Je me suis demandé qui avait écrit ces mots, avec autant de soin et d’application. On n’y voyait pas de rage, pas de revendication, aucune agressivité, juste une constatation, un ressenti, une peur… une lassitude, comme si celui ou celle qui avait inscrit ces quelques mots pensait : « Ça n’en finira donc jamais ». Et cette impression m’a remémoré ce qu’il s’est passé avec ma mère il y a quelques semaines pendant le confinement.

En 1941, elle n’avait pas encore dix-neuf ans quand la police française est venue arrêter son père, puis son frère pour les envoyer l’un à Drancy, puis Auschwitz, l’autre au camp de rétention de Pithiviers d’où il a pu s’évader ayant eu la chance de croiser la route d’un « juste » qui l’a aidé à fuir.

En 1942, elle venait tout juste de fêter ses vingt ans, une semaine avant, quand elle a quitté précipitamment son domicile pour échapper à la rafle du Vel’ d’Hiv et qu’elle a traversé la ligne de démarcation en courant, poursuivie par des chiens… policiers.

Près de quatre vingts ans plus tard, après une vie « normale » remplie de joies, de peines, mais beaucoup moins dangereuse et agitée que les vingt-cinq premières années de son existence, elle « approche les trois chiffres », comme elle le dit, et vit chez elle, seule ; il y a encore moins d’un an elle se préparait ses repas, elle continue à enjamber sa baignoire pour se doucher et ne rechigne pas à chanter avec les candidats de N’oubliez pas les paroles (avant hier sur ‘Que je t’aime’ de Johnny ). Bref, elle est tout, sauf intellectuellement sénile.

Pendant le confinement, j’ai continué à aller la voir tous les jours. Bien sûr, elle suivait l’actualité à la télévision et entendait toute la journée les nouvelles sur le coronavirus et les mesures décidées et mises en place. Elle avait bien compris qu’il fallait remplir une attestation pour pouvoir sortir et justifier la sortie et je la lui avais d’ailleurs montrée. Une ou deux fois, elle m’a demandé si un couvre-feu avait été instauré et je lui ai répondu que ce n’était pas le cas en France (même si quelques villes « progressistes » ont tenté de le faire pour « certains » quartiers).

J’ai mis un peu de temps (mes neurones, aussi, devaient être confinés) avant de remarquer que tous les jours vers dix neuf heures elle me disait : « Va ma chérie, rentre chez toi ». Au début je n’y prenais pas garde et puis un jour, je lui ai répondu sous forme de boutade : « Mais pourquoi, tu en as déjà marre de me voir ? » Et elle m’a répondu : « Non, mais si tu rencontres la police ! ». J’ai eu beau lui expliquer qu’il n’y aurait aucun problème, que mon attestation était valide, justifiée que tout était en règle, que je ne risquais rien, que je ne croisais jamais de policiers, tous les jours et jusqu’à la fin du confinement quand je repartais elle me répétait : « Fais attention aux policiers ».

Eh oui ; même si elle a été, toute sa vie, fort respectueuse de l’autorité, si elle n’a jamais montré ou exprimé aucune forme d’hostilité à l’égard des forces de l’ordre, si elle a même dû les applaudir dans certaines circonstances, pour elle les policiers sont une menace et cela depuis au moins quatre-vingts ans, et sans doute plus.

Je me demande (et j’ai peur de connaître la réponse) s’il en sera ainsi pour celle ou celui qui a laissé ce message sur les murs de la Grande rue de la Guillotière et pour tous les autres qui ressentent un sentiment identique, même s’ils ne l’expriment pas.

Quel gâchis, quelle honte.”

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J'aimerais encore citer d'autres personnes sur le sujet de la violence et de l’oppression, mais cette lettre est assez longue comme ça. Les prochaines missives parleront sans doute encore de violence, mais aussi d’ornithologie, de psychiatrie et d'enfance, peut-être pas dans cet ordre-là.

cailloux*